pops absent, fils aimant quand même

13237700_10208004866853433_3759637413594522224_n

les dernières chroniques – 18/6/17

en ce matin de fête des pères, envie de vous présenter un touchant texte de Gérard Bouchard au sujet de son père (reçu via mon ami Bliss), texte qui date de quelques années…

car plusieurs pères d’une génération antérieure, qui n’ont pas été très présents physiquement auprès de leurs enfants, ne l’ont pas tous été par manque d’amour ni d’engagement…

au contraire, leur absence était une grande marque d’amour car ils ont veillé à ce que leur progéniture ne manque de rien, même à distance, même en absence… ainsi, les choses ne sont pas toujours telles qu’elles semblent être… et parfois une absence peut révéler aussi beaucoup d’amour et d’attachement…

bonne fête à tous les pops du monde…

amour à mon père, à mes filles et à leurs mères…

avec une pensée spéciale pour Guy Corneau, qui a éclairé il y a quelques années la relation père-fils et qui est disparu l’hiver dernier…

___

Mon père

GÉRARD BOUCHARD
HISTORIEN ET SOCIOLOGUE, COLLABORATION SPÉCIALE
La Presse, 16 août 2017

La fête des Pères… C’est une expression que je n’ai jamais su réconcilier avec le souvenir que je garde  de mon père. Il n’est pas exagéré de dire qu’il fut  un homme brisé dès son entrée dans l’âge adulte. Né dans une famille de cultivateurs-défricheurs, presque analphabète, il s’attendait à être établi sur une terre après son mariage. C’est ainsi que, depuis toujours, les choses se passaient dans les campagnes saguenayennes. Les terres neuves, abondantes, ne coûtaient presque rien, il suffisait d’avoir assez d’enfants pour les défricher. Des enfants vaillants et dociles qui, pour  la plupart, ne demandaient pas grand-chose à la vie.

Mais deux mauvaises surprises attendaient mon père.  Au moment de son mariage, sa famille réalisa qu’il ne restait plus de terre à défricher. Sans métier, sans héritage et avec très peu d’instruction (à quoi aurait-elle servi aux défricheurs ?), il alla s’établir à Jonquière avec ma mère  et un enfant de 2 ans (Lucien). Mais là, deuxième surprise : le chômage sévissait, la misère était grande, c’était l’époque de la « crise ». Il parvint néanmoins à s’employer comme charretier et plus tard comme camionneur.

Les ouvriers qui appartenaient à la génération de mon père, ce sont eux, au fond, qui ont préparé la Révolution tranquille.

À cause de la misère qu’ils ont vécue,  ils ont reporté leur rêve sur leurs enfants ; eux, au moins, connaîtraient un meilleur sort.

Comment s’y prendraient-ils ? En travaillant pour  les faire instruire. Car ils avaient bien vu, dans  les campagnes et les petites villes qu’ils connaissaient,  que c’étaient les plus instruits qui habitaient les belles maisons, possédaient les plus beaux chevaux, recevaient le curé à leur table, occupaient à l’église les premiers bancs et devenaient parfois députés. L’instruction les immunisait contre la pauvreté. Voilà ce qu’il fallait faire. Lorsque, dans les années 60, les élites politiques se sont enfin tournées sérieusement vers l’éducation, il y avait longtemps que les gens du peuple les y avaient précédées.

Mon père n’était pas un homme robuste, loin de là.  « Tu travailles trop », lui disait constamment ma mère qui, pourtant, n’était pas en reste. Et en effet, il s’est usé  la santé prématurément. À la maison, quand nous  nous levions tôt le matin pour l’école, il était déjà parti  à l’ouvrage. Et le soir, quand venait l’heure d’aller au lit, il n’en était pas encore revenu. Il nous est arrivé plus d’une fois de le voir rentrer seulement au matin parce qu’il avait travaillé toute la nuit. Mais il était d’humeur gaie, sans ressentiment et se contentait de peu. C’était un homme doux, sensible, extrêmement modeste, plein d’attentions pour nous. Il nous adorait.

LE PRIX DE L’ÉDUCATION

Pendant quelques années, nous avons été trois à étudier en Europe. Notre absence lui pesait ; il essayait de nous écrire mais n’y arrivait pas. Parfois, c’est Lucien qui,  à notre insu, s’arrangeait pour rédiger les lettres. Aujourd’hui, nous sommes sensibles au prix de l’éducation. Nous avons peut-être un peu oublié celui  de l’analphabétisme.

Fauché par la maladie dans la cinquantaine, il a passé les 10 dernières années de sa vie reclus, affaissé, privé de la parole ou presque. Mais son regard subsistait. Et c’était malgré tout le regard d’un homme soulagé, en paix avec lui-même, nourri du sentiment qu’il avait réussi sa vie.  En la sacrifiant pour la nôtre.

J’hésite un peu à le dire, car je crains d’être mal compris : nous étions des enfants qui, très tôt,  ont éprouvé de la pitié pour leur père.

Nous étions conscients de ce qu’il s’imposait pour nous avec ses faibles moyens et nous en ressentions un malaise.

Aujourd’hui, nous éprouvons à son endroit une reconnaissance infinie et une profonde affection, une sorte de culte discret, sans rituel. Mais est-ce que nous méritons tout ce qu’il nous a donné ? Avons-nous été à la hauteur de ses attentes et de ses sacrifices ? Nous sommes-nous montrés dignes de lui ?

Dans le souvenir que j’en garde, il n’y a finalement pas beaucoup de joie. Il s’y mêle de la perplexité et un peu de colère : qu’était donc cette société dans laquelle il fallait payer si cher pour assurer un avenir à ses enfants ?

2 réflexions au sujet de « pops absent, fils aimant quand même »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s